Les jeunes filles

juillet 11, 2008

De milliers de marins et la fiesta sur les quais, impossible d’ignorer les essaims animés de jeunes filles affolées. En quête ou simplement émerveillées. Mais l’histoire d’un soir sur ce bateau magique au nom aztèque du Mexique se limite à deux anecdotes très différentes*. Deux saynettes dont les personnages féminins, malgré l’infime différence d’âge de huit années, vivent en deux univers aussi éloignés que des galaxies. Elles sont « meilleures amies », et à 17 ans ça compte déjà fort. Elles viennent de passer le bac français, et les profs leur ont fait marquer des points. Bien joué. Mais à la nuit tombée, lorsqu’elles franchissent l’échelle de coupée du bateau où les marins dansent pour le public, rien ne compte vraiment sinon exulter. Une complicité amusée les aide à se faufiler au cœur du géant, jusqu’à la table des officiers. Parachutées sur un voilier !

Les joyeux et néanmoins supergalonnés les impressionnent à peine, leurs yeux pétillent plus qu’une année au champagne. Elles boivent le verre offert sans penser à demain, elles se fichent bien des beaux marins, elles ne pensent qu’à l’instant, à chaque seconde, c‘est suffisant. Leur délicieux charme plus tout à fait adolescent séduit chacun, et les voilà envolées vers d’autres rires, vers leur bande de copains. De l’autre côté de la vie des adultes.

Dans la même pièce, à quelques dizaines de minutes d’écart, se tient un drame bien trop contemporain, quasi éternel. Une jeune fille de 25 ans voit son monde rêvé s’abîmer en un clin d’œil mouillé. Son marin, elle le connaît depuis deux jours et pense déjà histoire d’amour. La jeune fille ne parle que le Français, le marin pas un mot. Elle le trouve beau, veut lui dire son désir. D’attendre, de retrouver, malgré deux longues années encore à bord pour cet homme que son regard dévore. Sensible, elle confie aussi son inquiétude, la possibilité que deux vies ne puissent jamais se croiser, l’hypothèse d’une autre femme. Mais elle ne peut pas le lui demander. Drôle de dialogue en anglo-franco-espagnol, avec interprètes improvisés, juste un garçon et une fille qui passent et se font alpaguer par la requête quasi désespérée.

Tout finit bien et finit mal. Elle va pleurer, il y a bien une fiancée. Mais le marin sait qu’une histoire courte compte parfois toute la vie, bien plus qu’un destin coincé. La jeune fille est avec sa mère. Une femme qui sait, qui lui dit aussi la valeur de l’aventure, du risque magnifique en des existences tristement programmées. Pour bosser, souvent s’ennuyer, voir l’horizon progressivement se boucher. L’histoire ne dit pas où la nuit se finit. L’histoire peut encore commencer, et finir au bout d’un quai.

Arnaud Faugère

* Les faits rapportés sont anonymes, mais d’une étonnante et subjective réalité.

  • «  Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force. Il va de la vie à la mort. (…) ». Louis-Ferdinand Céline