Non, pas l’Armada. Elle navigue même à fond de train, toutes rames dehors. Et les voisins du fleuve rêvent du tablier somnanbule du pont Flaubert, qui se lève tout seul et finit par décoller. Celui qui se trouve en rade -, comme le roman de J.K. Huysmans -, c’est l’imposant, le célèbre séducteur italiano qui patiente encore jusqu’à l’heure « H ». Il attend depuis la nuit de lundi à mardi au large du Havre, dans une zone où se côtoient cargos, porte-conteneurs, et bizarrement un trois-mâts carré de 1931 considéré comme une légende.
Mais que font donc les deux-cent-cinquante marins et officiers transalpins ? Sous le regard à la fois impressionné et un peu interloqué des quelques civils qui ont voyagé et travaillé depuis Vigo avec les militaires – dont trois jeunes de Rouen et du Havre, mais c’est une autre histoire qui sera racontée sur le papier -, les militaires démontent. Pas la mer, les mâts! Car s’il est grand, le bel Amerigo est aussi un peu trop haut pour les ponts de la région. Impossible de passer sous les ouvrages de Tancarville, Brotonne, et même sous le petit dernier qui fait pourtant l’effort de monter. Quatre ou cinq mètres de tirant d’air en trop, comme disent les pros, et pas question de prendre le moindre risque.
Ce travail très spécifique a quasiment occupé toute la journée de mardi. Et comme il n’est bien sûr pas question d’enlever l’excédent de mât précis en le sciant, tout est prévu! Le système très sophistiqué et coulissant au sommet duquel est notamment accrochée une série d’antennes de télécommunications conduit à amputer le pauvre géant. Il a donc perdu sans souffrir presque douze mètres des cinquante-quatre qui dominent l’océan.
Sur la côte, la nouvelle s’est hier propagée comme une trainée de poudre à canon. Pour une académie militaire, c’est le minimum syndical. Vedettes et bateaux de plaisance ont profité du bel été pour tenter d’approcher cette zone, leurs passagers tous affairés à enregistrer le géant dans leurs machine à pixels. Le choc de deux époques, l’invasion joyeuse et cosmopolite de vestiges d’un monde ancien, c’est aussi ça l’Armada.
Publié par arnaudfaugere 








